Cinéma Nouvelle Génération All articles
Opinion

Écran de salon contre écran de cinéma : chronique d'une cohabitation impossible

Cinéma Nouvelle Génération
Écran de salon contre écran de cinéma : chronique d'une cohabitation impossible

Photo: Signal Corps Archive from United States, Public domain, via Wikimedia Commons

Le temps du bilan

Il est des débats que l'on croit clos et qui reviennent, obstinément, avec une intensité renouvelée. Celui qui oppose le streaming à la salle de cinéma semblait, au lendemain de la pandémie, avoir trouvé une forme d'équilibre précaire : les plateformes avaient gagné des millions de nouveaux abonnés, les salles avaient rouvert, et une certaine cohabitation semblait s'être installée, inconfortable mais fonctionnelle.

Nous sommes en 2025, et cet équilibre, s'il a jamais existé, s'est considérablement fragilisé. Les chiffres de fréquentation des salles françaises peinent à retrouver leur niveau d'avant-crise. Les sorties de films majeurs sur les plateformes se multiplient, souvent simultanément à leur sortie en salle ou dans des délais raccourcis. Et du côté des spectateurs, les comportements ont évolué d'une manière qui semble, cette fois, structurelle plutôt que conjoncturelle.

Ce que l'on perd dans la compression

Parler de streaming et de salle comme de simples modes de distribution, c'est déjà commettre une erreur d'analyse. Ce sont, fondamentalement, deux expériences différentes — pas seulement en termes de confort ou de qualité d'image, mais dans leur rapport au temps, à l'attention et au collectif.

La salle de cinéma impose un contrat : vous êtes là, dans le noir, avec des inconnus, et pendant deux heures, vous n'êtes plus tout à fait libre. Ce consentement à la captivité est au cœur de ce que le cinéma peut produire comme émotion. La mise en scène, le montage sonore, la composition du cadre — tout cela est pensé pour un espace précis, avec des dimensions précises, dans un silence que l'on partage.

Le streaming, lui, propose autre chose : la liberté totale. Pause, retour en arrière, second écran ouvert en parallèle, visionnage en deux fois, voire en trois fois. Cette liberté n'est pas sans valeur — elle a permis à des millions de personnes de découvrir des œuvres qu'elles n'auraient jamais vues autrement. Mais elle transforme le spectateur en consommateur actif, en arbitre de sa propre attention. Et dans ce rapport nouveau, certains films perdent tout simplement leur raison d'être.

Les indépendants dans la tourmente

Pour les cinéastes français qui travaillent en dehors des circuits commerciaux, la situation est particulièrement complexe. Le modèle économique du cinéma indépendant repose en grande partie sur une chaîne de valeur dont la salle est le maillon central : c'est elle qui génère les recettes permettant de rembourser les avances du CNC, de rémunérer les distributeurs, d'alimenter les droits dérivés. Lorsque cette chaîne se fragilise, c'est toute l'économie du cinéma de création qui vacille.

Paradoxalement, les plateformes ont aussi représenté, pour certains de ces cinéastes, une bouée de sauvetage inattendue. Des films que personne n'aurait financé il y a dix ans trouvent aujourd'hui des débouchés sur des services comme MUBI, qui a fait de la curation cinéphile son identité, ou sur Arte, dont la présence numérique s'est considérablement renforcée. La question n'est donc pas celle d'un bien contre un mal, mais d'une recomposition dont les effets à long terme restent difficiles à évaluer.

La cinéphilie fragmentée

Ce qui a peut-être changé le plus profondément, c'est la sociologie de la cinéphilie elle-même. Pendant des décennies, être cinéphile en France supposait un rituel : on consultait les programmes, on se déplaçait, on discutait dans le café d'en face. Ce rituel avait une dimension communautaire irréductible, qui débordait largement l'acte de vision lui-même.

Aujourd'hui, la cinéphilie se pratique aussi — et de plus en plus — de manière solitaire et asynchrone. On découvre un film sur une recommandation algorithmique, on le regarde seul un mercredi soir, on en parle peut-être sur un réseau social le lendemain. Ce n'est pas sans intérêt : la démocratisation de l'accès à des œuvres rares, étrangères, anciennes, est un gain réel. Mais quelque chose de la culture partagée, de l'expérience commune, se dilue dans ce processus.

Ce que défendent les salles

Face à cette évolution, les exploitants de salles indépendantes — et ils sont nombreux, en France, à résister avec une créativité remarquable — ont compris qu'ils ne pouvaient plus se contenter de projeter des films. Ils doivent désormais vendre une expérience, une appartenance, une promesse de présence.

Des lieux comme le Cinéma du Réel à Paris, le Comoedia à Lyon ou Le Katorza à Nantes ont développé des programmations thématiques, des cycles d'auteurs, des rencontres avec des équipes de films, des séances commentées. Ils ont compris que leur avantage concurrentiel face au streaming n'est pas technique — il ne le sera jamais — mais humain et culturel. Ce qu'ils offrent, c'est l'irremplaçable : la présence physique, le hasard d'une rencontre, l'émotion partagée dans l'obscurité.

Vers une nouvelle cartographie du cinéma

Il serait naïf de plaider pour un retour à un état antérieur qui, de toute façon, n'existe plus. Le streaming est là, il restera, et prétendre le nier reviendrait à se couper d'une réalité que des millions de spectateurs vivent quotidiennement. Ce qui est en revanche légitime — et urgent — c'est de défendre les conditions dans lesquelles le cinéma de création peut continuer à exister, à se financer, à être vu.

Cela suppose une régulation réfléchie des fenêtres de diffusion, une contribution accrue des plateformes au financement du cinéma français — le cadre légal existe, mais son application reste insuffisante —, et une politique culturelle qui reconnaisse la salle non pas comme un vestige nostalgique, mais comme un espace public irremplaçable.

En 2025, le débat entre streaming et salle n'est pas celui d'un monde ancien contre un monde nouveau. C'est celui de la valeur que nous accordons au cinéma comme art collectif, comme expérience partagée, comme lieu où une société se regarde elle-même dans le noir. Et cette valeur-là, aucun algorithme ne pourra jamais la calculer.

All Articles

Related Articles

Quinze secondes pour convaincre : TikTok a-t-il tué la critique de cinéma ou l'a-t-il sauvée ?

Quinze secondes pour convaincre : TikTok a-t-il tué la critique de cinéma ou l'a-t-il sauvée ?

Monstres, mutations et miroirs : quand le cinéma de genre français ose regarder la société en face

Monstres, mutations et miroirs : quand le cinéma de genre français ose regarder la société en face

Filmer sans masque : l'essor irrésistible des cinéastes queer dans le cinéma d'auteur contemporain

Filmer sans masque : l'essor irrésistible des cinéastes queer dans le cinéma d'auteur contemporain