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Quinze secondes pour convaincre : TikTok a-t-il tué la critique de cinéma ou l'a-t-il sauvée ?

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Quinze secondes pour convaincre : TikTok a-t-il tué la critique de cinéma ou l'a-t-il sauvée ?

Photo: National Archives and Records Administration, Public domain, via Wikimedia Commons

Soyons honnêtes : la première fois que l'on tombe sur une vidéo TikTok où une adolescente de dix-sept ans explique en trente secondes pourquoi Mulholland Drive de Lynch est « le film le plus traumatisant de sa vie », on ne sait pas exactement quoi ressentir. Un sourire condescendant, peut-être. Puis, rapidement, quelque chose d'autre — une curiosité sincère, une forme de respect inattendu. Parce que cette adolescente a vu Mulholland Drive. Elle l'a regardé jusqu'au bout. Elle en parle à ses abonnés. Et certains d'entre eux vont le chercher sur leur plateforme de streaming dès ce soir.

C'est là, précisément, que le débat devient intéressant.

La critique traditionnelle : un modèle en crise bien avant TikTok

Il serait commode — et intellectuellement malhonnête — d'accuser TikTok d'avoir précipité le déclin de la critique cinématographique. Ce déclin, s'il existe, est antérieur à la plateforme de ByteDance. Les grands titres de la presse spécialisée française — Cahiers du Cinéma, Positif, Première — ont tous traversé des crises éditoriales et économiques profondes au cours des deux dernières décennies. La disparition progressive des rubriques cinéma dans les quotidiens généralistes, la réduction des budgets alloués aux critiques pigistes, la fermeture de nombreux magazines spécialisés : tous ces phénomènes précèdent l'avènement du format court sur les réseaux sociaux.

La critique traditionnelle souffrait d'un problème structurel que l'on nommait rarement avec franchise : elle s'adressait à une communauté de plus en plus restreinte, parlant un langage de plus en plus codifié, dans des espaces de moins en moins accessibles. La démocratisation n'était pas sa priorité. L'excellence, oui. L'inclusivité, beaucoup moins.

Ce que TikTok a réellement changé

TikTok — et plus largement l'écosystème des réseaux sociaux, de YouTube à Instagram en passant par les fils X — a opéré une rupture radicale avec ce modèle élitiste. N'importe qui, armé d'un smartphone et d'une opinion, peut désormais produire du contenu cinéphile et toucher des milliers de personnes. C'est une révolution copernicienne dans l'économie de l'attention culturelle.

Les chiffres sont vertigineux. Le hashtag #FilmTok cumule plusieurs milliards de vues sur TikTok. Des créateurs comme @cinema.avec.lola ou @lefilmographe en France comptent des centaines de milliers d'abonnés, parfois davantage que les comptes institutionnels des festivals qu'ils commentent. Ces créateurs ont développé un langage propre : montage nerveux, références pop mêlées à des analyses formelles surprenantes, humour comme vecteur de pensée critique, liberté totale vis-à-vis des conventions du genre.

Et surtout — c'est là le point crucial — ils ont créé des communautés. Des espaces d'échange où l'on débat de Jeanne Dielman à côté de Barbie, où l'on compare les mises en scène de Kiyoshi Kurosawa et de Julia Ducournau, où l'on organise des soirées de projection collectives autour d'un film indépendant recommandé par un créateur suivi. Ces communautés ont une réalité sociale tangible que les revues spécialisées, aussi précieuses soient-elles, n'avaient jamais su générer à cette échelle.

La superficialité comme procès d'intention

L'accusation la plus fréquemment adressée à la critique cinéphile sur TikTok est celle de superficialité. Trente secondes pour parler d'un film, c'est insuffisant pour en saisir la complexité, dit-on. L'argument est recevable. Mais il mérite d'être retourné.

Une critique de mille mots publiée dans une revue lue par deux mille personnes est-elle nécessairement plus influente qu'une vidéo de quarante secondes vue par quatre cent mille utilisateurs, dont une fraction significative va ensuite approfondir le sujet ? La profondeur analytique et la portée sociale ne sont pas des synonymes. Et si l'on mesure l'impact d'une critique à sa capacité à faire entrer des spectateurs dans une salle de cinéma — ou à orienter leurs choix sur une plateforme —, alors les créateurs TikTok remportent haut la main la comparaison.

Les distributeurs de films indépendants l'ont compris avant tout le monde. Plusieurs sorties françaises récentes — notamment Aftersun de Charlotte Wells ou Saint Omer d'Alice Diop — ont bénéficié d'un bouche-à-oreille numérique considérable, alimenté en grande partie par des vidéos courtes relayées sur les réseaux sociaux. Le premier film, en particulier, est devenu un phénomène TikTok mondial, générant des discussions émotionnelles et analytiques d'une richesse réelle, bien au-delà du simple enthousiasme.

Vers une coexistence féconde ?

La question n'est peut-être pas de savoir si TikTok remplace la critique traditionnelle, mais comment les deux formes peuvent s'articuler de manière productive. Des critiques chevronnés comme Camille Nevers ou Jean-Baptiste Thoret ont investi les réseaux sociaux sans renoncer à la rigueur de leur pensée. Des créateurs numériques comme le youtubeur français Osons Causer ou le compte @cineaste.critique ont prouvé qu'il est possible d'allier accessibilité et profondeur analytique dans des formats longs ou courts.

Ce qui émerge, c'est moins un remplacement qu'une stratification. La critique institutionnelle conserve son rôle de référence, d'archivage, de contextualisation historique. La critique numérique assure la circulation, l'enthousiasme, la communauté. L'une sans l'autre s'appauvrit. Ensemble, elles constituent un écosystème cinéphile d'une richesse inédite.

Ce que nous, plateforme de cinéma nouvelle génération, en pensons

Cinéma Nouvelle Génération ne croit pas à la nostalgie comme mode d'analyse. Le cinéma a toujours évolué avec les technologies qui l'entouraient — du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, du 35mm au numérique. La critique cinématographique n'échappe pas à cette loi.

Ce qui nous importe, c'est que des films exigeants, singuliers, porteurs de visions du monde complexes trouvent leur public. Si une vidéo TikTok de vingt secondes peut conduire un lycéen de Roubaix ou de Perpignan à découvrir La Haine de Kassovitz, Parasite de Bong Joon-ho ou le dernier film de Mati Diop, alors cette vidéo aura accompli quelque chose d'essentiel.

Le cinéma n'appartient pas aux critiques. Il appartient à ceux qui le regardent, qui en parlent, qui le font vivre dans leurs conversations, leurs émotions, leurs disputes. TikTok, à sa manière chaotique et joyeuse, a rendu le cinéma à ceux qui en avaient été exclus. C'est, nous le pensons sincèrement, une bonne nouvelle.

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