Algorithmes et cinéphilie : les plateformes de streaming façonnent-elles nos goûts à notre insu ?
Photo: GlacierNPS, Public domain, via Wikimedia Commons
Imaginez une cinémathèque idéale : des milliers de films accessibles en quelques clics, disponibles à toute heure, sans contrainte géographique. C'est la promesse que les plateformes de streaming ont vendue au public français depuis le début des années 2010, et force est de reconnaître qu'elles l'ont en grande partie tenue — du moins en apparence. Car derrière cette abondance se cache une architecture invisible qui ne laisse rien au hasard : l'algorithme de recommandation, véritable chef de programmation fantôme dont personne n'a élu et que peu de spectateurs s'interrogent sur les intentions.
La question mérite d'être posée frontalement : ces outils numériques facilitent-ils réellement l'accès à une cinéphilie exigeante, ou contribuent-ils à la fragmenter, à la segmenter, à l'appauvrir sous couvert de personnalisation ?
La promesse de la découverte : mythe ou réalité ?
Lorsqu'un spectateur français s'installe devant Netflix un vendredi soir, l'interface lui présente une sélection qui semble taillée sur mesure. Des films qu'il n'aurait peut-être jamais cherchés par lui-même apparaissent dans son fil, portés par des vignettes attractives et des descriptions formulées pour maximiser l'engagement. En théorie, c'est exactement ce que ferait un bon programmateur de cinémathèque : deviner vos goûts, anticiper vos envies, vous sortir de votre zone de confort.
En pratique, la logique algorithmique obéit à des impératifs radicalement différents. Son objectif premier n'est pas de former des cinéphiles, mais de maximiser le temps passé sur la plateforme. Cette nuance, qui peut sembler anodine, a des conséquences considérables sur le type de films mis en avant. Un long métrage de Chantal Akerman ou un premier film d'un auteur africain francophone, aussi précieux soit-il, génère statistiquement moins d'engagement immédiat qu'une production de genre bien calibrée. L'algorithme, fidèle à sa mission, en tire les conclusions qui s'imposent.
Résultat : même sur des catalogues théoriquement riches, les œuvres les plus exigeantes tendent à occuper des positions de moins en moins visibles, reléguées dans des sous-menus que seuls les spectateurs déjà initiés savent trouver.
MUBI contre Netflix : deux philosophies, deux rapports au spectateur
Il serait injuste de mettre toutes les plateformes dans le même panier. MUBI, qui s'est imposée en France comme la référence du cinéma d'auteur en ligne, repose sur un modèle radicalement opposé : une sélection éditoriale humaine, un catalogue volontairement limité, une rotation qui crée une forme de rareté calculée. Ici, pas d'algorithme omniscient — ou du moins, pas au sens où l'entend Netflix. C'est un être humain, avec une culture, des partis pris, une vision du cinéma, qui décide ce que vous verrez ce mois-ci.
Ce modèle, minoritaire en termes d'abonnés, est peut-être le plus fidèle à ce que la cinéphilie a toujours été : une pratique guidée par des passeurs, des critiques, des programmateurs qui assument leur subjectivité et en font une valeur ajoutée. Il n'est pas anodin que MUBI soit précisément la plateforme qui a le mieux réussi à fidéliser un public français traditionnellement attaché à la critique comme médiation entre le film et le spectateur.
Amazon Prime Video, de son côté, occupe une position intermédiaire inconfortable : un catalogue hétérogène où cohabitent blockbusters américains, séries alimentaires et, parfois, des perles du cinéma mondial que l'interface rend presque introuvables. La logique commerciale y est encore plus transparente qu'ailleurs, les recommandations se confondant régulièrement avec des suggestions d'achat ou de location.
La bulle générationnelle : quand l'algorithme segmente la cinéphilie
L'un des effets les plus préoccupants de la recommandation algorithmique est ce que les sociologues des médias nomment la « chambre d'écho culturelle ». En apprenant à connaître les préférences d'un spectateur, l'algorithme tend à les renforcer plutôt qu'à les déstabiliser. Un jeune spectateur de vingt ans qui commence sa découverte cinématographique par des films de superhéros se verra proposer, semaine après semaine, des variations sur ce même registre — sans jamais être naturellement conduit vers le cinéma de la Nouvelle Vague, vers les grandes œuvres du néoréalisme italien ou vers le cinéma de genre coréen qui a pourtant révolutionné le regard de toute une génération.
Cette segmentation générationnelle est particulièrement visible dans les données d'usage françaises. Les études menées par le CNC sur les pratiques culturelles des 15-25 ans révèlent une fracture croissante entre les spectateurs qui ont accès à une médiation culturelle — via l'école, la famille, les ciné-clubs — et ceux pour qui la plateforme constitue l'unique porte d'entrée dans le cinéma. Pour ces derniers, l'algorithme n'est pas un outil parmi d'autres : c'est le seul programmateur qu'ils connaissent.
Ce que l'industrie française a à perdre — et à gagner
Pour le cinéma français, qui repose historiquement sur un système de soutien public conçu pour protéger la diversité culturelle, l'irruption des plateformes pose des questions structurelles urgentes. La chronologie des médias, récemment renégociée, tente d'imposer aux plateformes des obligations de financement et de mise en avant du cinéma européen. Mais ces obligations, même lorsqu'elles sont respectées, se heurtent à la réalité de l'interface : un film peut être financé par Netflix et demeurer quasi invisible dans son catalogue si l'algorithme ne le juge pas suffisamment « engageant ».
Certains acteurs du secteur voient pourtant dans les plateformes une opportunité réelle. Des films français qui n'auraient jamais trouvé de distributeur international ont parfois atteint des audiences mondiales grâce à Netflix — Lupin, la série portée par Omar Sy, en est l'exemple le plus cité. Mais entre une série conçue dès l'origine pour les standards algorithmiques et un film d'auteur exigeant qui tente de s'y faire une place, la différence de traitement reste abyssale.
Reprendre le contrôle du regard
Face à ces enjeux, la réponse ne peut être uniquement institutionnelle. Elle est aussi, et peut-être surtout, individuelle et collective. Reprendre le contrôle de ses habitudes de visionnage — en consultant des revues de cinéma, en fréquentant les salles indépendantes, en participant à des ciné-clubs ou à des forums de discussion — c'est refuser de déléguer entièrement son éducation du regard à une machine dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec les nôtres.
La cinéphilie a toujours été une pratique active, exigeante, parfois inconfortable. Elle implique de chercher, de se tromper, d'être dérouté, de revenir sur ses certitudes. L'algorithme, lui, préfère nous confirmer dans ce que nous sommes déjà. C'est peut-être là sa limite la plus profonde — et la raison pour laquelle, malgré tout, la critique de cinéma, les programmateurs humains et les salles obscures ont encore quelque chose d'irremplaçable à offrir.