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L'écran debout : quand une génération de cinéastes fait du vertical un manifeste esthétique

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L'écran debout : quand une génération de cinéastes fait du vertical un manifeste esthétique

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Il y a quelque chose de presque provocateur dans ce geste. Tenir sa caméra — ou son téléphone — à la verticale, en pleine conscience, devant un sujet que l'on veut filmer avec toute la rigueur d'un auteur. Pour des générations entières de cinéphiles formés à révérer le Cinémascope, le format 16:9, la majesté du plan large qui embrasse le monde, ce choix relève presque de l'hérésie. Et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux, ces cinéastes nés dans les années 1990 et 2000, à faire du cadre vertical non pas une contrainte technique, mais un véritable acte de création.

De la contrainte à la revendication

Tout commence, bien sûr, avec les smartphones et l'essor de plateformes comme Instagram, Snapchat ou TikTok. Le format portrait, longtemps méprisé dans les milieux du cinéma professionnel, a d'abord été le signe d'une maladresse : celle de l'amateur qui ne sait pas tenir son appareil. Puis, progressivement, quelque chose a changé. Des milliers d'heures de contenu vertical ont façonné un nouveau regard, une nouvelle façon d'appréhender le cadre et la profondeur de champ.

Aujourd'hui, des réalisateurs comme Axelle Ropert, qui a intégré des séquences verticales dans ses explorations formelles, ou des figures émergentes comme Samir Ramdani — dont le court-métrage Colonne a circulé dans plusieurs festivals de cinéma expérimental en 2023 — assument pleinement ce format. Ce n'est plus un accident : c'est un choix.

« Le vertical, c'est le format du corps humain debout, de la silhouette dans la rue, de l'individu face au ciel ou face à la foule », explique Ramdani lors d'un échange avec notre rédaction. « Quand je filme quelqu'un en portrait, je ne le noie pas dans le décor. Je le confronte à sa propre verticalité, à sa présence dans le monde. »

Un langage qui reconfigure l'espace narratif

Ce qui frappe, dans les œuvres de cette génération, c'est la manière dont le format vertical réorganise fondamentalement les rapports entre les personnages et leur environnement. Là où le cadre horizontal invite à la composition latérale, aux jeux de profondeur, aux espaces qui s'ouvrent sur les côtés, le vertical impose une logique différente : celle de la hauteur, de la stratification, du ciel contre le sol.

Cinématographiquement, cela suppose de repenser chaque élément de la mise en scène. Les déplacements ne peuvent plus s'effectuer de gauche à droite avec la même fluidité ; les regards se portent vers le haut ou vers le bas ; les rapports de domination et de subordination entre les personnages se lisent différemment lorsque l'un occupe le tiers supérieur du cadre et l'autre le tiers inférieur. Le format vertical est, en ce sens, profondément politique.

Cette intuition n'est pas entièrement neuve. Certains historiens du cinéma rappellent que les peintres de la Renaissance savaient déjà jouer de la verticalité dans leurs retables pour signifier la transcendance, l'élévation spirituelle. Ce que la génération numérique réinvente, c'est ce rapport ancestral entre l'axe vertical et la signification symbolique — mais dans un contexte radicalement contemporain, celui de l'image éphémère, de la story qui disparaît au bout de vingt-quatre heures.

Les festivals rattrapés par la révolution

La résistance institutionnelle ne s'est pas fait attendre. Nombre de festivals, équipés de salles conçues pour le format panoramique, ont d'abord refusé de programmer des œuvres verticales, invoquant des contraintes techniques. Mais la pression des nouvelles générations de créateurs et de spectateurs commence à produire des effets tangibles.

Le Festival de Clermont-Ferrand, temple du court-métrage, a ainsi ouvert dès 2022 une section dédiée aux formats non conventionnels, accueillant plusieurs œuvres verticales. Des événements comme le Nikon Film Festival encouragent explicitement les réalisateurs à explorer des formats alternatifs. Et si Cannes n'a pas encore projeté de film vertical en compétition officielle, les discussions sont ouvertes au sein des comités de sélection.

Plus significatif encore : certains distributeurs commencent à envisager des sorties hybrides, pensées simultanément pour la salle et pour les écrans mobiles, avec des versions verticales conçues dès le tournage et non simplement recadrées après coup. Cette approche « vertical-native », comme la nomment ses partisans, suppose une révolution dans la préproduction elle-même.

La question qui dérange : est-ce encore du cinéma ?

Bien sûr, la polémique couve. Pour une partie de la critique traditionnelle, le format vertical reste indissociable de la culture du scroll, de l'attention fragmentée, de la consommation rapide. Admettre le 9:16 dans le panthéon cinématographique reviendrait, selon eux, à capituler devant la logique des plateformes et à trahir l'héritage des Lumière, de Renoir, de Godard.

Mais cet argument, aussi respectable soit-il, mérite d'être interrogé. Le cinéma a toujours été un art en mutation, redéfini par ses outils autant que par ses auteurs. L'arrivée du son, de la couleur, du numérique : chacune de ces transitions a suscité les mêmes craintes, les mêmes résistances, les mêmes accusations de trahison. Et chaque fois, le cinéma a survécu — transformé, enrichi, parfois déstabilisé, mais vivant.

Ce que la génération verticale propose, au fond, ce n'est pas la destruction du cinéma classique. C'est son élargissement. Un dialogue entre deux traditions du regard : celle, horizontale, qui embrasse le monde ; et celle, verticale, qui le traverse de haut en bas, qui le sonde dans sa profondeur.

Vers un cinéma pluriel et décloisonné

La vraie nouveauté, peut-être, est là : dans ce refus du format unique, de la norme imposée, de l'écran comme seule et unique vérité. Les cinéastes de la nouvelle génération ne choisissent pas entre le grand écran et le petit, entre le horizontal et le vertical. Ils naviguent entre les deux, selon les exigences de leur propos, de leur sensibilité, de leur public.

Cette fluidité est en elle-même une réponse à l'époque. Dans un monde où les images circulent sur des dizaines de supports différents, prétendre qu'il n'existe qu'une seule façon de cadrer le réel semble de plus en plus anachronique. Le cinéma de demain sera pluriel ou ne sera pas — et les créateurs qui tournent en vertical en sont, à leur manière, les pionniers les plus éloquents.

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