Sans boussole officielle : comment la génération Z s'est inventé ses propres cartes du cinéma
Il fut un temps où l'autorité d'un critique dans les pages des Cahiers du cinéma ou d'un hebdomadaire culturel suffisait à orienter le regard d'une génération entière vers un film. Ce temps n'est pas révolu, mais il coexiste désormais avec quelque chose de radicalement différent : un écosystème cinéphilique horizontal, décentralisé, bruissant de voix qui n'ont jamais demandé la permission d'exister.
Enquêter sur la manière dont la génération Z s'approprie le cinéma, c'est accepter de traverser des espaces que beaucoup de journalistes culturels n'ont jamais véritablement habités. C'est s'asseoir dans des serveurs Discord où l'on débat de la mise en scène de Hong Sangsoo à deux heures du matin. C'est parcourir les listes Letterboxd de parfaits inconnus dont la sensibilité vous saisit. C'est suivre, sur Bluesky, des fils de discussion où une réplique de Chantal Akerman devient le point de départ d'une réflexion collective sur le temps, l'espace et le corps.
La mort annoncée d'un modèle vertical
La critique de cinéma institutionnelle n'a pas disparu. Elle reste présente dans les suppléments culturels, les émissions de radio, les revues spécialisées. Mais elle a perdu quelque chose d'essentiel : le monopole de la légitimité. Pour une large frange des spectateurs nés après l'an 2000, la parole d'un critique salarié dans un grand quotidien national n'est plus, par nature, plus fiable ou plus pertinente que celle d'un utilisateur de Letterboxd ayant rédigé cinq cents critiques en deux ans.
Cette méfiance n'est pas du nihilisme culturel. Elle découle d'une observation pragmatique : les circuits traditionnels de la critique ont longtemps favorisé des voix issues de milieux similaires, formées dans des écoles similaires, répondant à des impératifs économiques et éditoriaux qui ne correspondent pas toujours à l'expérience réelle du spectateur. La génération Z, habituée à traquer les biais algorithmiques et les conflits d'intérêts, a simplement appliqué ce regard critique aux institutions culturelles elles-mêmes.
Letterboxd ou la cinéphilie comme pratique sociale
Si l'on devait choisir un seul outil symbolisant cette mutation, ce serait sans doute Letterboxd. Cette plateforme de journalisation et de notation cinématographique, fondée en Nouvelle-Zélande en 2011 mais devenue massivement populaire en France à partir de 2020, fonctionne comme un croisement entre un journal intime de spectateur, un réseau social et une base de données vivante.
Ce qui distingue Letterboxd des simples agrégateurs de notes, c'est la culture de l'écriture qu'il encourage. Des milliers d'utilisateurs francophones y publient des critiques d'une ou deux phrases — parfois lapidaires, parfois d'une précision foudroyante — mais aussi des textes longs, construits, qui n'ont rien à envier à certaines publications professionnelles. Les listes thématiques, elles, constituent un genre à part entière : « Films qui m'ont appris à pleurer sans raison apparente », « Cinéma d'Afrique subsaharienne pour commencer », « Ce que j'aurais voulu voir à vingt ans » — autant d'invitations à explorer qui remplacent, pour beaucoup, les recommandations éditoriales classiques.
La dimension sociale est centrale. Suivre les activités cinéphiliques d'un ami, d'un inconnu dont les goûts résonnent avec les vôtres, d'un cinéaste que vous admirez — cela crée une forme d'accompagnement que la critique traditionnelle, par définition monologique, ne peut pas offrir.
Discord, l'espace où l'on pense à voix haute
Moins visible pour les non-initiés, la scène cinéphilique Discord constitue pourtant l'un des foyers intellectuels les plus actifs de cette nouvelle génération. Des serveurs dédiés au cinéma d'auteur, au cinéma de genre, aux cinématographies nationales spécifiques ou simplement à l'amour du septième art dans toute sa diversité rassemblent des communautés allant de quelques dizaines à plusieurs milliers de membres.
L'intérêt de ces espaces tient à leur caractère délibératif. Contrairement aux réseaux sociaux publics où chaque prise de position est exposée à un public indéfini — avec les effets d'autocensure que cela implique —, Discord favorise des échanges plus francs, plus nuancés, moins sujets à la performance identitaire. On y voit des jeunes spectateurs déconstruire en temps réel leurs propres certitudes, admettre qu'un film qu'ils pensaient détester les a finalement touchés, ou au contraire refuser de valider l'enthousiasme collectif pour une œuvre célébrée en festival.
Ces conversations ont aussi une fonction pédagogique informelle. Les membres les plus expérimentés partagent des références, des contextes historiques, des clés d'analyse sans jamais se positionner en professeurs. Le savoir circule horizontalement, par contamination et par curiosité mutuelle.
Bluesky et la critique en temps réel
Depuis le déplacement d'une partie de la communauté culturelle francophone vers Bluesky — accéléré par les turbulences politiques autour de X/Twitter —, ce réseau décentralisé est devenu un terrain fertile pour la critique cinéphilique spontanée. Les sorties de films en salle, les sélections de festivals, les rétrospectives en streaming génèrent des fils de discussion où s'entremêlent premières impressions, analyses à chaud et références croisées.
La temporalité de Bluesky est différente de celle de la presse. Une critique paraît souvent plusieurs jours après la sortie d'un film, après maturation éditoriale. Sur Bluesky, la réaction est immédiate, parfois à la sortie de la salle, et elle est collective : une observation déclenche une réponse, qui en appelle une autre, jusqu'à ce qu'une forme de pensée commune se cristallise — ou que le désaccord s'affirme, tout aussi précieusement.
De nouveaux prescripteurs, mais pas sans questions
Il serait naïf de conclure que cette révolution cinéphilique horizontale est exempte de travers. Les bulles de filtre existent aussi sur Letterboxd et Discord. Les biais de représentation — géographiques, genrés, liés à la classe sociale — n'ont pas disparu, ils ont simplement changé de forme. Certaines voix dominent ces espaces non pas en vertu d'une légitimité institutionnelle, mais d'une présence numérique intense qui peut produire ses propres effets de conformité.
La question de la profondeur analytique se pose également. L'immédiateté des réseaux favorise les formules percutantes, les jugements tranchés. La critique longue, patiente, qui accompagne un film dans le temps, reste plus difficile à pratiquer dans des formats conçus pour la vitesse.
Mais ces limites ne sauraient occulter l'essentiel : quelque chose de nouveau est en train de naître. Une cinéphilie qui n'attend plus d'être adoubée, qui se construit dans l'échange et dans le doute, qui invente ses propres rituels et ses propres références. Pour le cinéma indépendant et d'auteur, dont la survie dépend en partie de la transmission d'un goût exigeant à de nouvelles générations, ce mouvement est peut-être la meilleure nouvelle depuis longtemps.