L'art invisible du sous-titre : plaidoyer pour une traduction qu'on ne devrait pas remarquer
Photo: ESA, Public domain, via Wikimedia Commons
Il existe un métier dont personne ne parle quand le film fonctionne, et dont tout le monde parle quand il échoue : le sous-titrage. Si vous n'y avez jamais songé en sortant d'une séance, c'est que le travail a été bien fait. Car le paradoxe de l'adaptation, c'est qu'elle ne réussit qu'en s'effaçant. Le spectateur doit rire au bon moment, frissonner au bon moment, sans jamais se rappeler qu'entre l'œuvre et lui se tient une personne, un bureau, des choix de quelques secondes qui peuvent tout décider.
Traduire n'est pas transcrire
Réduire le sous-titrage à une transcription serait une insulte à la profession. Traduire un film, c'est résoudre en continu des équations impossibles : comment faire passer un jeu de mots intraduisible ? Comment rendre l'argot d'une banlieue de São Paulo sans le faire sonner comme une caricature des « Honneurs de la rue » ? Comment conserver la lenteur d'une réplique japonaise quand le français exige deux fois plus de mots ?
Les adaptateurs que nous avons rencontrés le répètent tous : le sous-titre n'est pas une copie du texte, c'est une interprétation contrainte. Contrainte par le rythme, d'abord — le spectateur doit pouvoir lire la ligne avant qu'elle ne disparaisse. Contrainte par l'espace, ensuite — deux lignes, trente-sept caractères environ. Contrainte enfin par l'image elle-même : on ne peut pas placer un sous-titre sur le visage de l'acteur au moment précis où son interprétation dit plus que les mots.
Les catastrophes qui coûtent cher
Les exemples de ratages sont célèbres et souvent injustement attribués aux films eux-mêmes. Combien de comédies indépendantes sont sorties en France dans une traduction plate, où chaque calembour était transformé en description littérale ? Le public sort de la salle en concluant que « l'humour anglais ne passe pas ». Non : c'est parfois l'humour anglais qui n'est jamais arrivé, piégé dans des sous-titres qui le racontaient au lieu de le faire vivre.
Le phénomène est particulièrement cruel pour les films internationaux à petit budget. Une superproduction bénéficiera d'une équipe d'adaptation, d'une relecture, d'un contrôle qualité. Un film de festival distribué sur quarante écrans, souvent non : la traduction est confiée à la hâte, parfois sous-traitée, et le film paie en salle un déficit qu'il n'a jamais commis. C'est une forme d'injustice distributionnelle que la critique devrait davantage nommer.
Les réussites, elles, ne se voient pas
À l'inverse, les grandes adaptations sont invisibles — et c'est ce qui les rend difficiles à célébrer. On peut néanmoins en repérer les signes : quand un film argentin fait rire une salle française exactement là où il faisait rire Buenos ; quand la poésie d'un film iranien conserve sa sobriété sans devenir prêchi-prêcha ; quand un argot de banlieue française rend justice, sans l'imiter, à la langue d'une cité marseillaise filmée en documentaire.
Les adaptateurs parlent d'« équivalence d'effet » : peu importe que le mot soit le même, pourvu que le spectateur éprouve la même chose. C'est une définition de la fidélité qui a l'élégance de l'honnêteté — on ne trahit pas le texte, on trahit le texte pour rester fidèle à l'émotion.
Ce qu'on demande au spectateur
Il faudrait enfin une chose simple : que la traduction soit reconnue comme une étape créative, et budgétée comme telle. Qu'un distributeur qui consacre des sommes considérables aux copies et à la publicité n'économise pas sur la seule chose que le spectateur lira du début à la fin. Le sous-titre est le pont entre deux cultures ; un pont construit à l'économie, tout le monde le sent, même sans savoir pourquoi.
La prochaine fois qu'un film étranger vous bouleverse en version originale sous-titrée, pensez une seconde à la personne qui a choisi ce mot plutôt qu'un autre, qui a coupé cette phrase, qui a osé cette familiarité. Si vous n'y avez pas pensé, c'est qu'elle a gagné. C'est le seul métier du cinéma où la récompense suprême est de n'être jamais vu.